Artisanat âge du Bronze ancien Basse Bretagne

 

L’artisanat à l’âge du Bronze ancien                       en basse Bretagne

Clément Nicolas, C. Stevenin, Pierre Stéphan 2015

 

Résumé : Plus d’un millier de tumulus ont été fouillés depuis le XIXe siècle en basse Bretagne. Ceux-ci ont fourni un important corpus mobilier (pointes de flèches, vases, poignards, haches, fourreaux en cuir, parures, outils en pierre).

La chronologie de ces objets a longtemps été discutée, mais un examen critique des dates radiocarbone permet de s’assurer de leur contemporanéité et de leur datation aux débuts de l’âge du Bronze.

La revue détaillée de ces objets funéraires permet d’observer différents niveaux de savoir-faire. Certains artefacts (flèches, poignards) ont nécessité une grande habileté technique suggérant l’existence d’artisans spécialisés. D’autres, comme les vases ou les outils en pierre, ont pu être produits dans un cadre domestique ou artisanal.

La répartition de ces biens dans les tombes bretonnes et outre-Manche révèle l’existence d’objets communs, possédés par le plus grand nombre, ou d’objets prestigieux, détenus par quelques-uns.

Cette distribution hétérogène reflète vraisemblablement une société hiérarchisée, où les objets signent le statut social.

En retour, la valorisation des biens dans les sépultures permet de suggérer plusieurs modes de productions d’objets : activités domestiques ou artisanales, libres ou contrôlées, à diffusion locale ou interrégionale.

Mots-clefs : Bronze ancien, Bretagne, artisanat, pointe de flèche, vase, poignard, fourreau, orfèvrerie, parure, outil en pierre.

Les tumulus de l’âge du Bronze ancien en Bretagne ont été fouillés en nombre à partir de la seconde moitié du XIXe siècle.

Ils se trouvent essentiellement dans l’Ouest de la péninsule Armoricaine, région connue sous le nom de basse Bretagne et qui correspond à l’extension de la langue bretonne au XIXe siècle.

Ils ont livré plus d’un millier d’objets : pointes de flèches en silex, poignards et haches en bronze, pièces d’orfèvrerie, éléments de parure, vases, outils en pierre, etc.

Dès leur découverte, certains de ces objets ont attiré l’attention, apparaissant d’emblée comme des biens de prestige du fait de leur grande qualité technique et des matériaux précieux ou exotiques utilisés […]

Dans le même temps, il a été observé que toutes les tombes ne livraient pas le même mobilier. Dès lors, se posaient deux questions : qui a produit ces objets ? Qui en étaient les destinataires ?

Les premières études typologiques (Briard et Giot, 1956) n’ont guère permis de répondre à ces questions. Il faudra attendre la synthèse de J. Briard (Briard, 1984a) pour voir des artisans à l’origine des diverses productions métalliques et des artistes derrière la finesse des pointes de flèches.

Les destinataires supposés de ces objets sont tour à tour des chefs, des princes ou des guerriers. […]

Les différents objets découverts dans les tumulus de l’âge du Bronze en basse Bretagne relèvent-ils de l’artisanat ? Telle est la question que l’on peut se poser à la vue de l’histoire des recherches.

Les réponses seront multiples et contradictoires selon l’acception du terme « artisan » que l’on admet. […]. Le statut de l’artisan évolue selon les organisations socio-économiques et il est peu aisé de l’utiliser à une époque aussi reculée que l’âge du Bronze.

Rouvrons notre Dictionnaire culturel en langue française qui précise pour la Préhistoire et l’Antiquité que : « Parler d’artisans ou d’œuvres artisanales peut s’entendre s’il s’agit de souligner la qualité d’un objet fait à la main, le savoir-faire de celui qui l’a façonné, » […]. 

Nous parlerons donc d’artisanat à chaque moment où nous pouvons établir qu’un objet a requis un savoir-faire élevé.

L’habileté technique peut être d’emblée perceptible ou mise en évidence par des différences qualitatives entre des objets semblables. […]. À défaut de pouvoir étudier la fabrication d’un objet, on peut regarder comment celui-ci est échangé et en déduire quelle valeur on lui donnait.

La distribution des objets dans les tombes bretonnes et leurs circulations outre-Manche peuvent y répondre. Une telle approche ne donnera pas précisément le statut des artisans, mais permettra de différencier les objets communs, possédés par une large part de la population, des objets prestigieux, détenus par quelques-uns. […].

L’échelle territoriale : l’exemple du Nord du Finistère.

Dans le Nord du Finistère, seules onze tombes (3,9%) ont livré des pointes de flèches. La possession de ces objets est donc limitée à un très petit nombre d’individus.

Sur l’ensemble du corpus, cinquante-neuf sépultures (20,8%) ont livré au moins un poignard (types A, B, C), mais cette répartition est très inégale.

 À proximité (moins de 5 km) d’un tumulus à pointes de flèches, près de la moitié des tombes (43,5%) livre au moins un poignard, soit plus du double que dans l’ensemble du Finistère (20,7%).

En revanche, on observe peu de différences sur la distribution des vases : 38% des tombes livrent un vase (types C et D) dans le Nord du Finistère, tandis que ce taux est à peine supérieur (40,6%) dans les environs des tombes à pointes de flèches.

L’échelle régionale : les armes en bronze en basse Bretagne

L’exemple du Nord du Finistère a permis de souligner le lien entre la répartition des tombes à pointes de flèches et la distribution des poignards en métal.

Qu’en est-il à l’échelle de la basse Bretagne ? À partir de l’inventaire de J. Briard (Briard, 1984a) actualisé, nous avons compté 109 sépultures qui ont livré au total 222 poignards et 40 haches en métal.

Douze tombes ont livré des vestiges de décoration en or (clous, pastilles) de poignards (Nicolas, 2011).

Les trente-quatre tumulus à pointes de flèches (type A) connus en basse Bretagne concentrent la moitié des poignards (53,6%), la quasi totalité des haches (87,5%) et des clous d’or d’ornementation de poignards (83,3%).

On peut signaler que les cinq aiguisoirs, utilisés probablement pour l’entretien des poignards, ont été découverts dans des tombes à pointes de flèches.

Les vingt-huit tombes à poignard (type B) rassemblent un quart des poignards (21,6%) et une petite part des haches (12,5%) et des ornementations en or de poignard (16,7%).

Les sépultures à vase et poignard (type C) contiennent un quart des poignards (24,8%) et ne livrent pas de hache ni de clous d’or.

En basse Bretagne, la majorité de la production métallique est donc thésaurisée par les détenteurs de pointes de flèches : leurs tombes sont dotées en moyenne de 3,5 poignards en bronze.

Les autres sépultures livrent en moyenne un à deux poignards (1,85 pour les tombes de type B et 1,12 pour les tombes de type C). […]

 

VALORISATION ET ORGANISATION DE L’ARTISANAT

L’approche multiscalaire de la distribution des objets funéraires permet de mettre en lumière des différences nettes de statuts et de circulations de biens.

Les pointes de flèches apparaissent comme les artefacts les plus rares et précieux, possédés par un petit nombre d’individus. Découvertes par dizaines dans les tombes, elles sont associées à un mobilier métallique abondant.

Ces tombes à pointes de flèches ont une place privilégiée dans le paysage : elles dominent les environs et se trouvent au centre de territoires cohérents (Brun, 1998 ; Nicolas, 2013). Ces sépultures d’exception sont sans nul doute celles des chefs, ou princes comme on s’est plu à les nommer (Briard, 1984a).

Le métal, relativement rare aux débuts de l’âge du Bronze, semble distinguer également une classe de rang intermédiaire. Les tombes à poignards, accompagnés ou non d’un vase, sont plus nombreuses mais ne représentent qu’un cinquième des sépultures. L’accès à des parures exotiques, telles que les perles en faïence ou en ambre, pourraient également être les témoins de cette classe intermédiaire.

Enfin, la grande majorité des tombes ne livrent pas de mobilier (du moins pour ce qui nous est parvenu) ou juste un vase. […]

En définitive, la société de l’âge du Bronze ancien en basse Bretagne paraît divisée en trois classes sociales :

– les chefs (tombes de type A);

– les personnes de rang intermédiaires (peut-être des guerriers, des chefs de lignages ou de clans), qui se distinguent par la possession de poignards (tombes de types B et C);

– et la grande majorité de la population (tombes de types D et E).

Ces trois classes sociales pourraient être nettement plus variées si l’on considère l’architecture de la tombe (de la fosse simple au coffre surdimensionné) ou le volume du tumulus lorsqu’il existe (de la modeste levée de terre au tertre monumental de 60 m de diamètre et de 6 m de haut).

Par ailleurs, les tombes au mobilier modeste (types D et E) ne représentent vraisemblablement qu’une fraction des inhumations les plus simples et donc les plus difficiles à identifier compte tenu de la rareté des ossements conservés, sans compter les individus qui n’avaient pas accès à une sépulture. […].

Utilisons ces trois classes sociales pour ce qu’elles sont, à savoir un reflet grossier mais pertinent de la société de l’âge du Bronze ancien en basse Bretagne à travers les témoignages que le temps nous a laissé.

 

Les objets funéraires, par leur qualité technique et leur répartition, permettent de faire quelques hypothèses sur l’organisation de l’artisanat à l’âge du Bronze ancien en basse Bretagne.

La confection des pointes de flèches armoricaines a nécessité un très haut niveau de savoir-faire.

Cette habileté technique a difficilement pu être acquise sans un cadre artisanal structuré et une filière d’apprentissage.

Cependant, la taille des flèches n’était pas nécessairement une activité continue et pouvait s’exercer au rythme des saisons.

L’absence presque complète de flèches armoricaines en dehors des tombes de chefs suggère que ceux-ci exerçaient un monopole sur la circulation de ces objets d’artisanat.

Ce contrôle a pu se faire avec la gestion de l’approvisionnement en silex exogène (réseaux à longue distance ou expéditions) et/ou la surveillance des artisans.

De tels spécialistes attachés à une élite pourraient nous évoquer une organisation proche des ateliers palatiaux de Méditerranée orientale (Procopiou, 2006). […].

La mainmise de l’élite sur l’artisanat n’exige donc pas un contrôle physique des artisans mais a pu se faire par d’autres voies (pouvoir économique, autorité morale ?).

En fin de compte, les tailleurs de flèches armoricaines pouvaient être installés à proximité de l’élite de l’âge du Bronze ancien ou de manière plus dispersée.

Un tableau similaire à celui des flèches armoricaines peut être proposé pour les productions métalliques.

La transformation du minerai en métal, la fonte et la finition des poignards, le soin donné à la décoration en or ou à la couture des fourreaux, témoignent de savoir-faire spécialisés.

Les élites de basse Bretagne accaparent la majorité des objets en métal et une production de prestige, les poignards décorés de clous d’or, leur est réservée.

Le reste des poignards en bronze n’est pas réparti de façon homogène : plus une tombe est proche d’une sépulture de chef, plus elle a de chance de livrer un poignard.

Ces faits supposent qu’il y ait eu un contrôle, direct ou indirect, exercé par les chefs sur l’exploitation des minerais, la circulation du métal, les ateliers de bronziers et/ou la redistribution des produits finis.

Les échanges de biens de prestige entre élites expliquent vraisemblablement la présence en Angleterre des six poignards armoricains en cuivre ou bronze arsénié.

Ces poignards, dont deux décorés de clous d’or, ont été découverts dans les tombes des élites du Wessex […]

[…].

Les modes de fabrication des vases sont d’apparences multiples. Des différences de niveaux de savoir-faire ont pu être observées suivant les pays de basse Bretagne.

Celles-ci pourraient être interprétées comme le reflet de groupes de potiers distincts ne partageant pas le même milieu technique.

L’absence de poterie dans les tumulus à pointes de flèches et sa répartition large et indifférenciée suggère vraisemblablement que cette production n’intéressait pas directement les élites du Bronze ancien.

Néanmoins, une partie de ces vases ou leur contenu avait une valeur non négligeable, puisqu’on les retrouve dans les îles Anglo-Normandes et le Sud de l’Angleterre. […] 

Ces derniers ont probablement alimenté des échanges locaux, mais aussi les circulations outre-Manche. […]

 

 CONCLUSION

Les objets découverts dans les tumulus nous auront permis d’entrevoir plusieurs facettes des activités artisanales à l’âge du Bronze ancien en basse Bretagne.

L’introduction de la métallurgie a manifestement transformé le système technique (Leroi-Gourhan, 1973; Gille, 1978) : on ne fabrique pas de la même manière un poignard en silex et un poignard en bronze.

L’évolution des techniques se traduit également dans la pierre, l’ambre, le jais et le cuir : les flèches armoricaines, les brassards d’archer ou les fines coutures de fourreaux ont difficilement pu être réalisés sans l’emploi d’outils en métal.

Dans l’attente d’une étude chronologiquement plus large, il nous est impossible de savoir si l’organisation de l’artisanat a évolué avec l’introduction de la métallurgie.

Du moins, les dotations funéraires de l’âge du Bronze ancien breton laissent transparaître le travail d’artisans, plus ou moins spécialisés.

Ils opèrent dans une société hiérarchisée, où l’on distingue des chefs et des personnes de rang intermédiaire et inférieur. Ce tableau est cohérent avec les corrélations qui ont pu être établies entre spécialisation artisanale et complexification sociale (Brun et al., 2006).

Néanmoins notre schéma basé sur les données funéraires nécessitera d’être confronté aux sites d’habitats, aux carrières, aux mines, et aux sites d’ateliers s’ils existent bien.