Le Bronze moyen atlantique au prisme de la parure

L’âge du Bronze moyen au prisme de la parure. Recherches sur les ornements corporels métalliques de France nord-occidentale et des régions voisines (XVIe -XIVe s. avant notre ère) Marilou NORDEZ

Le texte qui suit résume le contenu d’une thèse de doctorat soutenue le 15 septembre 2017 à l’université de Toulouse — Jean-Jaurès (Nordez, 2017a), devant un jury composé de Barbara Armbruster (co-directrice), Philippe Barral (président), Sylvie Boulud-Gazo (examinatrice), Anne Lehoërff (rapporteuse), Pierre-Yves Milcent (directeur) et Eugène Warmenbol (rapporteur). Il reprend en partie un résumé publié dans le Bulletin de la Société préhistorique française (Nordez, 2017b).

 

bulletin de la Société préhistorique française, tome 114, n° 4, octobre-décembre 2017, p. 750-752

 

http://www.prehistoire.org/offres/file_inline_src/515/515_P_42033_5a3a96f0cf249_58.pdf

 

Au cours de la seconde partie de l’âge du Bronze moyen, des ornements corporels en bronze étaient produits et enfouis en quantité importante dans la moitié nord de l’Europe atlantique, essentiellement en contexte de dépôt pour ce qui est de la France atlantique et du sud de l’Angleterre.

 

À travers l’étude typo-technologique fine des bracelets, anneaux de cheville, épingles et torques provenant de France et du sud de l’Angleterre, ainsi que par l’analyse des manifestations et modalités de ce phénomène généralisé, ma thèse de doctorat a contribué à préciser le cadre chrono-culturel, socio-économique et symbolique du Bronze moyen atlantique 2 (BMa 2)

 

Bien que notre vision de cette période repose essentiellement sur la culture matérielle, et notamment sur des objets sélectionnés pour l’enfouissement en dépôt, il apparaît clairement que les sociétés du Bronze moyen atlantique allouaient aux productions en bronze un statut particulier.

Le phénomène des dépôts évolue nettement, notamment à travers l’accroissement considérable de la masse métallique enfouie et immergée, qui n’a jamais été égalée au cours de l’âge du Bronze.

Si cela concorde certainement avec une forte augmentation de la production, elle ne suffit pas à expliquer la quantité pléthorique d’objets en bronze retirés du circuit économique. Selon l’image qui nous en parvient, le bronze se place au cœur des réseaux socio-économiques et commerciaux, et donc certainement politiques, et est investi d’une forte charge symbolique, traduite dans le phénomène de dépôt.

Cette dimension symbolique est d’autant plus forte dans le cas des parures en bronze, systématiquement dotées d’une fonction esthétique, à la-quelle s’ajoute un puissant pouvoir évocateur.

En effet, il s’agit d’instruments de communication non verbale, qui permettent l’expression tacite de plusieurs informations pouvant être décryptées aisément par les contemporains du porteur, et qui sont régis par des codes.

Une panoplie ornementale va par exemple permettre d’exprimer le statut d’un individu ou sa situation, d’exhiber sa position sociale ou hiérarchique, son apparte-nance à un groupe ethnique, de sexe ou d’âge, etc.

Ces fonctions relient directement cette catégorie d’objets aux individus qu’ils paraient, et c’est notamment pour cette raison qu’elle s’est avérée être un excellent support d’étude.

 

1. Une typologie renouvelée

Par l’inventaire détaillé de 1857 ornements cor-porels en bronze (parmi lesquels 448 ont fait l’objet d’études macroscopiques concernant aussi bien les aspects morphologiques et ornementaux que technologiques), j’ai pu démontrer que l’attribution typologique des objets de parure nécessitait d’être affinée et aussi précise que pour les autres catégories d’objets, fournissant des informations cruciales d’un point de vue culturel et, dans une moindre mesure, chronologique.

Précisons que cette étude se base sur un corpus fiable, qui a nécessité une relecture critique et systématique des ensembles douteux ou anciennement mis au jour.

Cette démarche a été particulièrement développée pour la région des Pays de la Loire, favorisée par le présent PCR (Mélin et Nordez, 2015 ; 2016 ; Nordez, 2015a).

Cette classification renouvelée distingue désormais quatorze types d’épingles, deux types de torques et vingt-sept types de parures annulaires (parmi lesquels respectivement cinq, deux et vingt-six ont été nouvellement créés), au sein desquels se répartit la majeure partie des productions du Bronze moyen atlantique 2 mises au jour en France atlantique, y compris les productions imitées ou importées depuis les régions voisines.

Il est désormais nécessaire de reléguer aux oubliettes plusieurs appellations obsolètes, à savoir notamment le type de Bignan, qui désignait, depuis les travaux de J. Briard (1965) et jusqu’à une date récente, les parures annulaires à tige pleine (Nordez, 2015b), ainsi que le type de Picardie pour signifier les épingles à tête discoïdale à système de fixation, sans prise en compte de leurs spécificités morphologiques et ornementales.

 

2. L’emploi majoritaire de la technique de la fonte à la cire perdue dans la fabrication des parures en bronze du Bronze moyen atlantique.

D’un point de vue technologique, l’étude macroscopique et la mise en place de plusieurs protocoles expérimentaux (dont une partie a été réalisée dans le cadre du présent PCR, cf. Nordez, 2016) m’ont permis de démontrer l’emploi prédominant de la fonte à la cire perdue pour la fabrication des parures annulaires à tige pleine.

Il s’agit d’un résultat important, la mise en œuvre de cette technique étant jusqu’alors seulement supposée pour quelques très rares objets particuliers du Bronze moyen, et sa généralisation attribuée au Bronze final.

Une chaîne opératoire différente de celle envisagée jusqu’ici peut désormais être proposée pour la fabrication des parures annulaires à tige pleine massive décorée.

De même, des modalités de découpe de la cire qui n’avaient jamais été perçues jusqu’alors ont été mises en évidence : l’hypothèse avancée et étayée par des exemples concrets, notamment issus des dépôts bretons de Kéran à Bignan, Morbihan  ou encore de Trégueux, Côtes-d’Armor, va dans le sens de la segmentation de colombins et de plaques de cire, permettant l’obtention de préformes, ensuite cintrées et décorées individuellement avant la fonte.

Ce constat implique qu’au moins une partie des objets enfouis ensemble dans ces dépôts aurait été fabriquée en même temps, et qu’ils auraient par conséquent été conçus par un même artisan ou atelier.

Le prolongement de ces réflexions permettra sans aucun doute de mieux percevoir la temporalité et certaines modalités de constitution des dépôts.

3. Vers une restitution des réseaux de circulation à différentes échelles.

À mon sens, aucune partition du BMa 2 ne peut objectivement être proposée d’après la seule étude des ornements corporels en bronze.

En revanche, la question des dépôts mixtes tels que ceux de Malassis ou de Sermizelles, pour les-quels un décalage était admis en chronologie relative entre Bronze moyen 2 atlantique et Bronze final 1 continental, a été reconsidérée.

Il faut probablement y voir une pratique particulière quant aux modalités de sélection et d’enfouissement au cours du Bronze moyen 2, liée notamment à la position géographique de ces ensembles dans lesquels des influences atlantiques et continentales coexistent (fig. 4).

Fig. 4. Modélisation des interactions entre les différents groupes culturels du Bronze moyen atlantique 2 et du Bronze moyen 2 continental.Les étoiles figurent l’emplacement des dépôts de Malassis et de Sermizelles, au croisement d’influences variées.(SIG et DAO M. Nordez).

Certains aspects culturels, socio-économiques et symboliques ont été abordés très précisément, à la fois d’après l’étude des associations dans les dépôts à parures, l’analyse fine des formes et décors des bijoux sélectionnés, ainsi que de leurs modalités d’enfouissement.

Le fait de mener cette étude sur une aire géographique étendue a permis d’envisager différentes échelles et réseaux de production/diffusion des parures en bronze.

Des particularismes locaux ont notamment pu être identifiés, caractérisés par le dépôt de types d’objets dont la diffusion est extrêmement restreinte (le type du Lividic ou de Creac’h Menory pour le groupe inistérien, les Sussex loops pour le groupe du Sussex), par des associations d’objets dans les dépôts qui dénotent avec celles des zones directement voisines géographiquement (groupe médocain), ou encore par une concentration très importante des dépôts dans une aire peu étendue (du bassin moyen de la Vilaine à la forêt de la Guerche).

 

À l’échelle régionale, plusieurs groupes ont pu être identifiés, caractérisés par l’enfouissement de certains types de parures dont la combinaison entre la morphologie et le décor lui sont propres.

L’analyse typotechnologique fine a permis de déterminer quelles étaient les productions enfouies préférentiellement dans une zone, mais aussi de repérer les éventuelles importations, affinités ou influences visibles à travers les ornements corporels.

Les interactions à différentes échelles entre les groupes ont ainsi pu être évaluées, permettant de préciser les contours du domaine at-lantique et de ses réseaux de circulation.Des échanges à très longues distances ont eu lieu durant le Bronze moyen, visibles notamment par l’importation de matériaux (ambre balte, verre proche-oriental, etc.), mais aussi d’objets de parure en bronze, particulièrement visibles entre la France atlantique, le sud de l’Angleterre, le Lüneburg et le Schleswig-Holstein.

Si la nature et les motivations de ces échanges ne peuvent à ce jour être envisagées précisément, la navigation par voies fluviales et maritimes joue très certainement un rôle crucial, et il est tentant de les interpréter en termes de circulation d’individus, peut-être par le biais d’échanges matrimoniaux.

Les parures annulaires sous toutes leurs formes sont en effet très souvent sollicitées dans ce cadre, dans les sociétés actuelles ou passées.

L’idée selon laquelle il existerait un réseau supra-régional réunissant les groupes humains du Bronze moyen installés de part et d’autre de la Manche, de la mer du Nord et sur une partie du littoral atlantique, qui entretiendraient des contacts intenses, apparaît donc nettement.

D’après l’étude de la culture matérielle, les populations atlantiques se connaissaient sans aucun doute, les individus se déplaçaient, commerçaient et échangeaient des objets, des techniques et des idées, mais tout en conservant leur identité et leurs particularismes culturels.

 

En définitive, les ornements corporels en bronze s’avèrent être d’excellents indicateurs, justifiant le choix de ce prisme pour l’étude des sociétés du Bronze moyen atlantique.

Ce travail pluridisciplinaire a participé à caractériser plus précisément cette période et ouvre de nombreuses perspectives, aussi bien sur les plans culturels que socio-économiques, techniques et symboliques.

Il serait désormais nécessaire de mettre les conclusions tirées de cette étude à l’épreuve des autres catégories de mobilier, et de considérer le phénomène d’enfouissement de la parure à une échelle géographique encore plus importante.