Champs-ouverts et Bocage sur l'Ouest Castelbriantais

Bocage et Champs Ouverts dans le nord de la Loire-Atlantique : application pour la région entre Isac et Don

Notes sur l'étude d'Hubert Maheux (Mai 2004) sur les champs ouverts, les habitudes communautaires et les villages en alignements dans le nord de la Loire-Atlantique : des micro-sociétés fossilisées dans l'ouest bocager, extraites de http://insitu.revues.org/2350

Des anotations concernant la région Entre Isac et Don (Nozay, Abbaretz, La Grigonnais, jans, Marsac/Don, Puceul, Saffré, Treffieux, Vay) ont été ajoutées aux notes, elles sont précédées par *

En bas de page suivent des extraits de 

Bocage et plaine dans l'Ouest de la France [article]

Anne-Marie Charaud

Annales de Géographie Année 1949 Volume 58 Numéro 310 pp. 113-125

consultés sur 

http://www.persee.fr/doc/geo_0003-4010_1949_num_58_310_12573

 

 

Bocage et Champs ouverts.

Le Pays de la Mée évoque souvent un paysage de bocage uniforme voué à l'élevage et parsemé de fermes isolées.

Pourtant dans sa partie occidentale, il abritait des paysages ouverts constitués de landes et de champs en lanières non clos qui étaient même majoritaires avant la seconde moitié du XIXe siècle.

Dans cette partie septentrionale du département vers la seconde moitié du XIXe siècle, on cultivait des champs ouverts pouvant atteindre jusqu'à 15 hectares.

Ces champs ouverts étaient divisés en parcellles laniérées et entourés par une haie commune, limite avec la lande et les "terres vaines et vagues".

Ces petits openfields sont appelés "Gaigneries" ou "Gagneries" dans le pays de nantes et de Blain, "Domaines" sur les confins de l'Ille et Vilaine entre Redon et le canton de Derval et enfin "Champagnes" dans l'Est du Castelbriantais où elles ne subsistèrent assez qu'à l'état de traces.

* Dans la commune de Puceul, bien que le nom gagnerie ne figure pas (contrairement à la Grigonnais qui possède un hameau dit la Gagnerie), le cadastre de 1811 montre clairement l'existence de tels structures laniérées regroupées en blocs de dimensions variables.

A la veille du remembrement, dans les années 1980, ces openfieds étaient subsistants, mais noyés dans un bocage plus ou moins régulier qui avait pris la place des landes.

Ces domaines ou gagneries étaient formés de parcelles en lanières pouvant avoir moins de 10 mètres de large sur plus de 100 mètres de long.

Elles étaient organisées en plusieurs blocs afin de faciliter l'assolement biennal.

Jusqu'au XIXe siècle, les blocs de parcelles étaient semés d'une même céréale, avec semailles et récoltes communes avant la pâture commune dès que les récoltes étaient enlevées.

Ces openfields étaient totalement absents des campagnes situées au nord de Châteaubriant et la transition des champs ouverts aux champs clos pouvait parfois être brutale.

Au sud de Châteaubriant, entre la frontière de l'Anjou et la zone des frairies, le "pays des champagnes" offre des traces d'openfields en voie de d'embocagement depuis le XVIe siècle.

Landes et défrichements.

Plus à l'ouest de grandes superficies de terres étaient communes et les landes, qui servaient également de pacages communs, étaient associées aux terres de culture.

Au XVIIIe siècle, les vastes landes de la Bretagne méridionale avaient connu des tentatives relativement limitées de défrichement face à l'hostilité des riverains.

Mais au XIXe siècle, à partir de la Restauration, des investisseurs, mieux organisés, issus du commerce nantais, enclosent et mettent en culture des surfaces plus étendues de landes afin de créer des métairies, mais toujours contre la volonté des anciens usagers.

Ceux-ci firent tout pour s'y opposer et engagèrent de longs procès pour s'opposer à la création de métairies sur leurs terres communes.

Dans le canton de Nozay, par exemple, Charles Haentjens, armateur nantais et jules Rieffel, ingénieur agronome, eurent ce soucis pour le défrichement des 500 hectares de landes du Domaine de Grandjouan.

En 1850, 20 ans plus tard, la loi sur l'obligation du partage des communs mettait fin à ces coutumes ancestrales qui faisaient obstacles aux progrès de l'agriculture.

Frairies (voir plus bas l'origine et la définition des frairies)

A l'ouest de cette région, la persistance de ces pratiques communautaires semble être liée à l'existence de frairies.

Ces institutions propre à la Bretagne péninsulaire existaient dans une grande zone occidentale du Nord de la Loire-Atalantique.

Dans cette zone où s'étendaient les champs ouverts, les paroisses étaient divisées en frairies, chacune d'elles sous la protection d'un saint vénéré dans une chapelle, chef lieu administratif du groupe social.

Cette division pourrait-être antérieure à la féodalité comme en témoigne l'absence de concordance entre le territoire de la frairie et les limites des fiefs seigneuriaux.

Malgré la disparition des chapelles, l'existence de frairies et son organisation sociale, bien qu'amputée d'une grande partie de ses pouvoirs subsista jusqu'au milieu du XXe siècle.

La limite orientale des frairies semble se superposer à celle de l'extension maximale de la langue bretonne vers l'Est.

* Mais cette limite est fluctuante du Nord au sud de part et d'autre du chemin qui menait de Nantes à Rennes. Ainsi Derval possédait des frairies, alors que Puceul, plus au sud n'en possédait déjà plus, contrairement à sa voisine La Grigonnais (détachée de la commune de Vay) qui en possédait cinq.

Une partie des saints bretons vénérés par ces groupes humains sont d'origine celtique.

* On notera par exemple les patrons RIvoual et Bily, d'origine bretonne pour les frairies de La Grigonnais

"Villages".

Jusq'au milieu du XIXe siècle, époque du défrichement des landes à grande échelle, l'habitat rural était groupé en écarts : les "villages", à l'exception des métairies nobles, proches des manoirs ou isolées au milieu de leurs terres, probablement restructurées à partir de la fin de l'époque médiévale.

Ces "villages" associés aux champs ouverts sont formés d'un ou plusieurs alignements compotant plusieurs unités d'habitat.

Bouleversement des structures agraires

Les contraintes pesantes de la société communautaire poussèrent les paysans les plus aisés à s'éloigner du groupe pour aller construire à l'écart, désorganisant l'ordonnancement des villages.

Avec l'application sous le Second-Empire du partage obligatoire des communs, le défrichement des landes à grande échelle et le développement du bocage amena de nouvelles méthodes de culture et mit en péril l'ancien système communautaire.

Seuls les paysans les plus modestes continuèrent à vivre dans les alignements et à exploiter les rubans de cultures des domaines.

Le bouleversement du remembrement a contribué à effacer totalement les dernières traces de ces structures agraires.

 

 

 

Définition et origines des Frairies (exemple de Prinquiau 44) (extraits d'article)

Il faut aller loin dans le temps et dans l'Histoire pour retrouver l'acte de naissance des frairies (aux environs de 1185).

La frairie était à la fois :

1/ Une division territoriale de l'ancienne paroisse (laquelle ne portait pas encore le nom de commune).

2/ Une communauté de travail entre les habitants de cette partie de la paroisse.

3/ Une assiette administrative pour la répartition et la perception des impôts (tailles, redevance féodale, corvées etc.).

En compulsant les registres d'imposition des XVIIe & XVIIIe siècles, on constate que le pouvoir royal français n'hésite pas à baser l'égaillage (la répartition) des impôts des paroisses bretonnes sur les frairies qui les composaient.

L'impôt était perçu globalement, à charge pour chacun, dans le cadre de la frairie, d'apporter sa quote-part, ce qui, fait notable, pouvait amener à des compensations des plus aisées à l'encontre des plus impécunieux.

Une frairie était également une communauté de travail. L'agriculture était devenue avant tout une science de la localité, toute de recettes empiriques et issue d'observations particulières.

Le cadre idéal de la frairie fut longtemps le cadre idéal pour l'agriculture de subsistance où la science des métiers était détenue par les anciens.

La frairie pouvait se comparer aux sociétés de compagnonnage. Chacune d'elles avait ses recettes de travail, ses corvées et il était rare qu'une "corvée" déborde sur une autre frairie.

Sur le plan religieux, chaque frairie avait sa chapelle, sa fête patronale, sa bannière et son représentant au "Conseil de Fabrique paroissial" qui tenait lieu de Conseil Municipal, sous la houlette du recteur de la paroisse.

Il est évident que dans de telles conditions, les alliances se faisaient à l'intérieur de la Frairie. De communauté de travail, elle devenait communauté de sang et les familles qui la composaient ne portaient très souvent qu'un nombre restreint de patronymes.

La Révolution de 1793 viendra bousculer cet état de fait.

Les communes prendront le relais des paroisses.

Les Conseils Municipaux, des Conseils de Fabriques (dans un premier temps, on y retrouvera les mêmes personnes).

Les registres - décès - mariages - naissances ne seront plus tenus par les curés.

Les impôts nouveaux seront perçus différemment.

Si les frairies disparaissaient alors du paysage juridique et administratif de la Bretagne, elles laissaient encore pour de nombreuses années des traces dans le paysage social.

Jusqu'aux derniers battages de céréales, dans les années 1950, on pouvait encore déceler une organisation du travail semblable à celle décrite plus haut.

De même pour d'autres gros travaux (fenaisons, vendanges) on se souvient aussi mais pour beaucoup, le nom de frairie aura essentiellement une consonance religieuse.

Chaque frairie continuant jusqu'à une date récente (années 1960) a être représentée dans le cadre de la paroisse par ses marguilliers (vient d'un mot latin: garde-rôle).

Les marguilliers étaient choisis et demandés par le recteur, d'après les suggestions des prédécesseurs. Leur mandat : un an, débutant avec l'année civile. Il était inconvenant et... porteur de malheur, de refuser la charge.

 

Geneviève FREOUR Recherches collectives de M. DAMIEZ.

 

 

voir l'article initial dans http://leray.bruno.free.fr/histoire/frairie.htm

Bocage et plaine dans l'Ouest de la France [article] Anne-Marie Charaud, Annales de Géographie Année 1949 extraits

extraits de l'article original consultable sur 

http://www.persee.fr/doc/geo_0003-4010_1949_num_58_310_12573

 

 

 

Le bocage pur, couvre la partie Nord-Est du département de la Loire- Inférieure, au delà duquel il se continue dans le Segréen.

Par le Choletais, il rejoint, au Sud du vignoble nantais, la masse typique du bocage vendéen. Dans toute cette région, le bocage se caractérise par la prédominance des écarts et des petits hameaux généralement lâches, la vastitude des parcelles, toutes encloses, l'irrégularité invraisemblable de leurs contours, à l'exception des landes récemment défrichées, l'importance du faire-valoir indirect.

 

A mesure que l'on avance d'Est en Ouest, dans le pays nantais au Nord de la Loire, le paysage se modifie, se découvre, pour peu que l'on y fasse attention.

Les haies continuent en général de border les routes, épaisses surtout dans les fonds ;

on traverse pourtant, au hasard d'une montée, de grands espaces cultivés, plantés de pommiers sous lesquels la variété des cultures et le nombre des parcelles indiquent une propriété très morcelée.

Ces formations deviennent de plus en plus nombreuses à mesure que l'on progresse vers l'Ouest et finissent par devenir un élément primordial de la structure agraire.

 

Nous avons là ce que j'appellerai des gagneries pour la commodité de l'exposé.

Gagnerie, domaine, île, quarteron, couture, tenue solidaire, terre préable, consortie, terre à droit de tressault, méchou, gounedou en breton, la nomenclature en est déjà longue et l'on a déjà plusieurs fois défini leur originalité de quartiers, de parcelles décloses au milieu du bocage, gardant parfois trace d'anciennes contraintes collectives.

 

A l'Est d'une ligne joignant approximativement Rougé à Joué-sur-Erdre, Couffé et la Loire, on ignore les gagneries.

 

A l'Ouest, elles entrent petit à petit dans le paysage, d'abord petites, tortueuses, noyées dans le bocage, mieux individualisées ensuite, pour finir, à l'Ouest d'une ligne Guéméné-Savenay-Couëron, par grouper toutes les terres labourables, si l'on excepte les grandes propriétés et le jeune bocage des landes défrichées.

 

Les gagneries, en Loire-Inférieure, sont associées à de gros hameaux serrés que l'on appelle des villages et sont toujours situées sur un mamelon ou sur une pente.

En ceci elles s'opposent aux prés qui tapissent les fonds et aux landes qui naguère couvraient les hauteurs en forme de plateau, où un bocage d'allure géométrique les a remplacées.

Terre de lande, terre de champ, voilà bien l'opposition fondamentale.

La terre de champ, celle des gagneries, est la meilleure, terre saine, ayant du fond, terre forte, bien égouttée, en raison justement de sa situation, terre précoce où le blé vient bien, où le pommier reste sain.

La terre de lande, appelée encore terre landeuse, terre noire, terre plate, terre froide, est beaucoup plus acide ; superficiellement, elle est quelquefois plus légère que la terre de gagnerie, en raison de sa teneur en humus.

Mais le fond est bien plus argileux, sous-sol plus imperméable.

 

En effet, sous nos climats, le lessivage du sol est la règle et entraîne d'abord les particules les plus fines.

L'argile tend à s'accumuler sur les basses pentes ; sur les espaces plats, l'argile ou l'excès d'argile demeure à faible profondeur, et, en cas de pluie prolongée, les sols se ressuient difficilement.

C'est pourquoi les terres de lande sont « mouillées» l'hiver et que l'on y observe des prés couverts de joncs.

 

Dans les régions particulièrement argileuses, alors que les terres de gagnerie demeurent, en plein été, relativement meubles, on peut voir, dans les anciens quartiers de landes, un sol blanchâtre, durci et fendillé.

Aussi les landes sont-elles toujours cultivées en sillons ou en planches, tandis que les gagneries le sont parfois à plat.

 

Si donc nous reconstituons les anciennes landes, en supprimant par la pensée les métairies qui s'y sont installées depuis cent ans,

le terroir des pays à gagneries apparaît constitué de la façon suivante :

sur les hauteurs désertes, c'est la lande commune appartenant aux frairies des villages, où l'on défriche temporairement, où l'on fait pacager les bestiaux ;

sur les pentes, les hameaux serrés, quelquefois alignés en barre, avec leurs jardins, leurs gagneries et quelques prés ;

au fond des vallées, la majorité des prés ; les prés sont toujours enclos, sauf quand ils sont inondables ;

enfin, souvent aux abords des landes et des forêts, s'isolent les métairies des grands propriétaires, indépendantes, au centre de leurs terres en bocage dont les vastes parcelles s'opposent radicalement aux petits prés et aux gagneries des hameaux.

Le village, la métairie, une antithèse en l'occurrence qui s'ajoute à l'antithèse des terres chaudes et des terres froides.

Deux problèmes se posent. Pourquoi, dans un cas, observe-t-on la déclôture des terres ? Pourquoi cette radicale différence de régime et d'organisation entre deux groupes de régions si proches les unes des autres ?

 

Le premier problème se résout assez facilement. Si les terres sont décloses, c'est parce que l'organisation du terroir le permet.

 

C'est tout à fait évident dans la plaine où la quasi-totalité du terroir est en cultures ; c'est aussi évident dans le cas des gagneries, puisque celles-ci sont les seuls quartiers déclos du terroir, par opposition aux prés, dont elles sont d'ailleurs isolées par une haie collective.

La dissociation des terres et des prés s'impose en Grande Brière, dans le marais de Donges, au confluent de l'Isac et de la Vilaine.

 

Elle est beaucoup moins nécessaire dans le reste des pays à gagneries.

Mais, ici comme là, l'organisation du terroir est la conséquence d'une vie collective inexistante dans le vrai bocage et suffisamment marquée dans le hameau des pays à gagneries pour permettre de voir en lui une forme d'agglomération : les habitants y sont groupés en frairies.

 

La frairie n'est pas une institution propre aux pays de gagneries, mais elle est ici associée à des pratiques qui lui donnent plus de consistance qu'ailleurs.

Elle constitue une espèce de communauté morale, beaucoup plus solide jadis, sous l'Ancien Régime, où elle avait une signification fiscale et une personnalité juridique.

Elle possède le four commun. Elle possédait les landes communes.

Les gagneries, d'autre part, portent en certaines régions des noms riches de sens : consortie, tenue solidaire,...

 

Si la coutume existait pour des terres, elle avait certainement le même sens ; la forme des gagneries, d'ailleurs, se prête à cette interprétation.

L'organisation du terroir a donc pu atteindre en certains cas une forme hautement communautaire.

La structure des hameaux semble l'attester ; tous sont serrés ; beaucoup, surtout en bordure de la Vilaine, sont en « barre » ; les maisons, de deux ou trois loges au maximum, sont soudées les unes aux autres. En Bretagne, les mêmes faits ont pu être observés.

 

Le bocage n'offre rien de comparable.

Les prés et les terres alternent sans cesse. Le système de culture y était, même autrefois, assez différent, parce que les herbages naturels s'y trouvaient en bien moins grande abondance que dans l'Ouest du département.

Les ressources en fumier étaient plus faibles et, de temps en temps, l'on devait laisser reposer les terres sous forme de prairie.

Une terre pouvait donc à tout moment devenir prairie et la clôture s'en imposait.

Pourtant cette simple opposition ne suffit pas à expliquer la différence de structure entre les deux régions ;

les environs de Derval, par exemple, n'ont pas, avec le pays de Châteaubriant, de différences d'aptitudes telles qu'elles expliquent, ici, l'absence des gagneries et, là, leur présence ;

au contraire, en plein pays de gagneries, on trouve du bocage autour des métairies.

Pourquoi d'ailleurs les pays de gagneries de l'Ouest du département sont-ils les seuls à offrir de gros hameaux, une propriété morcelée et une organisation à tendance communautaire ?

 

L'opposition est-elle due à un décalage chronologique ?

Bocage et gagnerie sont-ils deux modes de conquête du sol caractérisant deux époques différentes ?

 

Dans ce cas, quelle est la formation qui doit être considérée comme antérieure ?

 

A priori, devant un hameau et un écart modernes, on a tendance à considérer le hameau comme antérieur à l'écart.

Ceci est vrai dans le cas où, comme souvent dans le bocage, le hameau peut être interprété comme la prolifération d'un écart originel.

 

Si le hameau provient d'un établissement collectif, le raisonnement n'est plus valable.

A quel type se rattache le hameau des pays de gagneries ?

Les traces d'étroite solidarité que nous y avons relevées peuvent être imputables aussi bien à un établissement de colonisation collective qu'à une origine familiale commune, la frairie désignant théoriquement les descendants d'une famille-souche unique.

 

Le cartulaire de Rays1 contient plusieurs textes mentionnant des gagneries ou des quarterons en Anjou et dans le pays de Retz.

 

On ne peut prétendre qu'il s'agisse exactement des mêmes réalités que les formations désignées par ces termes aujourd'hui.

 

A l'époque, par conséquent, la gagnerie est un quartier dont il semble que la partie principale soit constituée par des terres et qu'exploitent plusieurs personnes ayant là des intérêts communs, étant, entre autres, solidaires pour l'exécution de la corvée et le paiement de la rente qui frappent la gagnerie tout entière.

 

Si ces gagneries du xive siècle peuvent être considérées comme des quartiers de petits exploitants, le problème de leur origine n'est que reculé.

La gagnerie est-elle le terroir d'un manse morcelé entre les descendants du tenancier primitif ? La toponymie permet quelquefois de le supposer, quand un nom d'homme entre dans la constitution du nom du hameau ;

mais ceci est loin d'être toujours le cas, et nous verrons que le problème des noms de lieux n'est pas simple et atteste l'existence de plusieurs couches de populations qui n'avaient peut-être pas les mêmes habitudes.

 

Les dimensions des gagneries, qui atteignent fréquemment 15 à 20 ha., quelquefois 40 à 50 ha., ne semblent pas, d'autre part, à la mesure d'une exploitation.

En outre, on peut se demander pourquoi le phénomène de morcellement se serait poursuivi seulement dans le pays de l'Ouest de la Loire-Inférieure : la Vendée du Nord possédait des quarterons au xive siècle, mais elle en ignore la forme moderne ; les pays de bocage ne connaissent pas non plus les gagneries, même autour des bourgs, dont certains ont été aussi anciennement occupés que bien des hameaux des pays de gagneries

 

Mr G. Souillet4 montre qu'en Bretagne le servage fut supprimé très rapidement et que les cultivateurs nouveaux-venus, ayant obtenu de bonnes conditions du noble breton peu fortuné, le fermage héréditaire serait vite apparu, ébauche de la petite propriété.

Ceci évidemment pourrait expliquer le morcellement, conséquence des partages, dans la partie du pays nantais le plus proche de la Bretagne, la partie orientale, où la grande propriété se serait mieux maintenue, échappant à ce phénomène.

Mais ceci n'explique pas, en revanche, l'absence des gagneries au centre de la Bretagne, non plus que leur extension vers le Sud, en direction des Sables-d'Olonne.

Il est donc difficile de conclure sur l'origine des gagneries et des hameaux ; si l'origine en est individuelle, nous sommes en droit de supposer leur antériorité par rapport au bocage ; mais nous ne devons pas en tirer argument dans ce qui va suivre.

 

Les noms de lieux, dans toute la région qui nous intéresse, exception faite du pays de Guérande, sont, dans leur grande majorité, des noms en erie, ière et ais, apparus depuis les xie et xiie siècles 1

 

Les noms de chef-lieu de commune témoignent en général d'une origine plus ancienne.

Mais dans toute la région propre aux gagneries apparaissent de nombreux noms à résonance bretonne, s'appliquant, non seulement aux bourgs, mais aussi aux hameaux.

Ce sont d'abord tous les noms en ac, issus de toponymes gallo-romains en acus, qui caractérisent les régions soumises à l'influence bretonne : Drefféac, Avessac, Sévérac, Missillac, Assérac, Massérac, Balac, etc

 

La langue bretonne atteint son maximum d'extension au ixe siècle, après les conquêtes de Nominoé (845).

C'est à ce moment seulement qu'elle franchit la Vilaine (sans tenir compte de la péninsule de Guérande, qui pose un problème particulier).

Dès le xe siècle, avec la grande invasion normande, une régression rapide commence, qui s'achève aux xie et xiie siècles.

A cette époque, le breton est renfermé à peu près dans les mêmes limites que de nos jours.

Or les noms en ais et erie n'apparaissent pas avant le xie siècle.

Les vocables précités doivent leur être considérés comme antérieurs, de même qu'ils ont dû précéder les noms en ker rencontrés à l'Ouest de la Grande Brière.

A côté même de ces noms de villages, les noms du bocage de métairie trahissent une origine plus récente : l'Épinay, Pont-Forêt, Fresnay, Beau- bois, le Prieuré, Sainte-Marie, Saint-Étienne, la Foi, le Désert, le Chat- Troussé ; le Dréneuc (équivalent de la Ronceraie), Coëdan (de Koat, « bois»), pour être bretons, n'en témoignent pas moins d'un défrichement.

Ce n'est pas par hasard non plus que les métairies se trouvent aux confins des landes.

A Missillac, par exemple, la partie Nord et la partie Sud de la commune, bien vallonnées, proches des prés-marais, sont couvertes de gagneries ;

au centre, une région plus plate est occupée par les landes et par les métairies.

Pourquoi, si celles-ci étaient antérieures aux hameaux, auraient-elles précisément choisi, comme point d'établissement, les plateaux où les terres sont les plus ingrates, négligeant toutes les terres saines des pentes ?

Dès lors, si les établissements de l'Ouest du département sont d'une structure toute différente de l'Est, c'est que la vague de défrichement venant de l'Est n'y a pas trouvé le champ libre ; ou, si l'on suppose que le bocage soit, plus tardivement, le résultat d'un regroupement des terres dans les mains de grands propriétaires, c'est que ce mouvement n'a pu se développer plus à l'Ouest, en raison de la présence de petits propriétaires, voire de petites communautés solidement établies.

Si le bocage de métairie y est confiné aux terrains les moins avantageux, c'est probablement qu'aux xie et xiie siècles des établissements agricoles existaient déjà, et l'on est naturellement amené à penser que c'est à ces établissements que cette région doit l'originalité de sa structure agraire.

Les noms en ais peuvent provenir de dédoublements de hameaux plus anciens ou d'établissements de colonisation organisés sur des modèles déjà existants.

Des gagneries ont ainsi pu se créer à diverses époques par défrichement de réserves de landes, mais toujours sous une forme plus ou moins collective et démocratique.

 

Il apparaît normal, encore une fois, que les pays le plus tôt mis en valeur se soient trouvés à proximité des voies d'eau et, à plus forte raison, autour d'un estuaire où un trafic a dû s'établir assez tôt.

 

Ajoutons que les pays en bordure de mer pouvaient faire usage de l'engrais marin, particulièrement précieux dans les régions de terrains anciens.

L'établissement de petits agriculteurs s'en est trouvé facilité, et c'est sans doute à ce fait, et à la densité plus forte de population qui en est résultée, que l'on doit l'étroite organisation du terroir ;

l'aptitude très nette des pentes à porter des cultures, par opposition aux prés de vallée et aux landes, entraînait en effet la nécessité pour chacun d'y avoir part.

Que cette organisation du terroir soit primitive ou qu'elle ait son origine dans des partages successifs entre membres de la même famille, c'est ce qu'il est difficile de trancher.

Une telle organisation enfin a pu être remaniée dans le cadre de la seigneurie, tout en gardant ses caractères propres.

 

Si les pays de gagneries se trouvaient, de par leurs conditions naturelles, propres à un défrichement précoce, les pays de bocage, au contraire, présentent des caractères qui attestent et expliquent une mise en valeur plus tardive.

La carte des forêts actuelles et des anciennes landes au Nord de la Loire nous indique que les pays de plein bocage sont beaucoup plus riches en forêts que les pays de gagneries1 et devaient naguère l'être encore davantage.

 

Le pays des gagneries, au contraire, était, il y a un siècle, plus riche en landes et il n'y a pas lieu de s'en étonner, la lande étant commune et indispensable aux petites gens ; ne pouvait la défricher qui voulait et les communautés de petits exploitants s'y sont longtemps accrochées avec ténacité.

La lande, d'ailleurs, n'est pas, dans bien des cas, une formation naturelle, mais provient d'une forêt dégradée par des siècles de pacage et de défrichements temporaires, attestant précisément une occupation ancienne.

 

Les pays à gagneries nous paraissent donc avoir été mis en valeur plus tôt.

L'essentiel du .travail de défrichement dut, dans la région du bocage, s'effectuer à partir des xie-xiiie siècles.

Plus à l'Ouest, les populations agricoles devaient à*ce moment être déjà suffisamment denses pour que le pays se distingue du précédent par sa physionomie sociale et sa structure agraire.

 

On pourrait évidemment supposer que la côte était, à l'arrivée des Bretons, la partie la plus déserte de l'Armorique, en raison des ravages que lui avaient fait subir les bandes barbares.

Là seulement, les Bretons auraient pu organiser un système agraire ex nihilo.

Mais les pillages saxons n'avaient pas dû à ce point dévaster le pays au Nord-Ouest de Nantes, puisque la population gallo- romaine y était assez dense pour faire jaillir à nouveau la langue française après le départ des conquérants bretons fuyant les Normands ;

ou bien il faudrait supposer que la conquête bretonne ait été, ici, suivie d'une véritable colonisation, imposant aux vaincus le système des vainqueurs.

 

Toutefois l'extension du domaine des gagneries vers l'Est et vers le Sud, la présence du terme, et peut-être du système, en Anjou au xive siècle infirment cette hypothèse.

Si on l'adoptait, pourtant, il ne faudrait pas oublier que le phénomène n'est pas seulement ethnique et que la structure agraire de la Bretagne bretonnante intérieure n'est pas la même que celle du littoral : le décalage chronologique subsiste ; comme dans le pays nantais, le bocage dut, ici, être conquis plus tard.

 

Les pays les plus accessibles ou les plus faciles à cultiver durent en définitive être mis en valeur les premiers. Par quelle population ?

Il serait prématuré de vouloir le préciser. Le facteur social semble à la base de la disparité entre les paysages de plaine et les paysages de bocage dans le pays nantais et la Vendée.

Il se traduit encore nettement de nos jours par une opposition tant sociale que psychologique et économique, mais on ne peut oublier qu'il fut lui-même conditionné par le milieu géographique inégalement favorable offert aux premiers défricheurs.

 

Anne-Marie Charaud.