Les campagnes nantaises ... 1960-2010 Jean Renard

Les campagnes nantaises : Un demi-siècle de révolutions sociales et paysagères, 1960-2010 J. Renard

 

Notes tirées de la Première partie Les Héritages ou le poids du Passé 

2) Les héritages agraires et paysagers

 

 

 

Les structures foncières à grande échelle : une structure duale

 

A l'échelle des finages et des terroirs (échelle d'analyse des réalités agraires), les campagnes nantaises se caractérisent par l'existence d'une structure duale.

Fruit d'une longue mise en place historique en fonction de la diversité des milieux naturels.

Lors de la réalisation du premier cadastre entre 1810 et 1848, selon les communes, deux structures foncières occupent les espaces agraires dont la part relative varie en fonction des suggestions et des sujétions des milieux et des structures sociales en place, avec deux types d'habitat, deux types d'exploitation, deux types de parcellaires et deux types de propriété.

D'une part, les villages ou hameaux, forme d'habitat groupé, rassemblant des petites exploitations de quelques hectares avec un noyau de parcelles en Faire Valoir Direct, le reste étant en fermage familial ou en terres volantes.

D'autre part, de grandes exploitations isolées, les métairies de 20 à 50 hectares chacune, pratiquement toujours en Faire Valoir Indirect.

Ces exploitations appartiennent à de grands domaines associés à des logis ou châteaux ou sont la propriété de la bourgeoisie des villes ou des bourgs voisins.

 

Villages et Borderies

Les finages des villages, lesquels ont pu abriter lors de leur apogée démographique jusqu'à plusieurs dizaines d'exploitations sont organisés :

Soit sous forme de parcelles laniérées regroupées en quartiers, constituant de grands espaces découverts baptisés gagneries, domaines ou champagnes selon les lieux.

Soit sous la forme d'un dense bocage aux petites mailles contournées dont les formes et l'organisation sont apparemment anarchique.

Les espaces découverts étaient encore largement présents dans les années 1950-1960 dans l'ensemble du nord de la Loire-Atlantique.

 

Les villages occupent souvent le haut de versant des vallées et leur finage s'étale depuis les rives de la rivière, longée par des prairies permanentes jusqu'au plateau longtemps couvert par des landes et bosquets.

Les terres labourables, vergers et vignes s'étendent sur les versants, sur des sols bien égouttés et des terres plus légères.

Chaque exploitation rassemble de minuscules parcelles dispersées sur les différents terroirs.

L'émiettement parcellaire est général, fonctionnel dans le cadre d'une petite agriculture paysanne non encore mécanisée. Il ne l'est plus aujourd'hui avec la motorisation généralisée.

 

Métairies et grands domaines

Les métairies par contre sont généralement d'un seul tenant et sont composées d'un ensemble de grandes parcelles encloses de un à quatre hectares.

Elles constituent un habitat dispersé intercalaire.

Les métairies occupent les plateaux, mais on en retrouve également sur les versants des vallées.

Elles peuvent même se retrouver au sein des villages.

Cette variété de situation dans l'espace agraire tient à la diversité de leur origine.

Certaines sont originelles, liées directement à un mode de défrichement par la division de grands domaines aristocratiques.

Issues des défrichements médiévaux ou des défrichements de la fin du XIXe siècle.

Mais des métairies « dérivées » sont le résultat du rassemblement des terres d'un village de bordiers au profit d'un seul.

La construction de ces métairies s'accompagne de l'embocagement d'anciennes gagneries.

La part relative de ces deux modes d'aménagement varie selon les lieux en fonction de la capacité de résistance des structures villageoises et du rôle exercé par les bourgeoisies locales.

 

Une double structure foncière

La répartition de ces deux structures foncières dans l'espace rural est fonction des suggestions des milieux naturels.

Plus les vallées sont nombreuses et profondes, plus le relief est compartimenté et plus nombreux sont les villages.

Le long de certaines vallées, il y a succession de villages sur chacune des rives.

En revanche, sur les plateaux, les villages sont rares, sauf à proximité des forêts.

C'est le domaine des métairies dont l'implantation s'est faite progressivement au long des siècles par des défrichements successifs.

La présence de ces deux réalités agraires est aussi associée aux avatars historiques des structures sociales et des modes différents de mise en valeur.

La diversité des formes d'habitat et d'exploitation rencontrées résulte d'une conquête progressive dont on connaît mal les étapes.

Les défrichements ne s'achèvent qu'à la fin du XIXe siècle et se font aux dépens des landes de plateaux.

Il semble à lire les premiers cadastres qu'il y ait eu historiquement un gradient de mise en valeur du sud vers le nord et de l'est vers l'ouest.

En Loire-Inférieure, les derniers défrichements se font dans le nord.

En 1850, il y avait encore une centaine de milliers d'hectares en Landes en Loire-Inférieure.

En 1830, Jules Rieffel estime dans le canton de Nozay (28110 ha) la surface en landes à 9837 ha.

En 1861, il ne reste plus que 1700 ha à défricher.

Un semis de grosses métairies se met alors en place avec de vastes parcelles géométriques encloses.

A la fin du XIXe siècle, les paysages agraires sont en place, ils vont alors se figer et s'ankyloser jusqu'à la seconde guerre mondiale.

Tout ce qui méritait d'être défriché l'a été en raison de la pression démographique.

 

Bocage et Gagneries

Dans les années 1950, avant la fièvre des arasements de talus et l'arrachage des haies, on observait un pavage parcellaire complexe.

La photographie aérienne permet de constater la juxtaposition de bocages aux formes, aux origines et aux fonctions différentes.

Cette diversité des formes et l'apparent désordre se comprenaient en fonction de l'origine, de la date de mise en place, et des fonctions du bocage.

Il en est d'originel, nés des contraintes des milieux, pour modérer l'érosion. Il en est de substitution, mis en place aux dépens des champs ouverts préexistants.

Il en est de mimétiques, construits au XIXe siècle, par défrichement des landes aisément reconnaissables par la géométrie des parcellaires.

En outre, les bocages ne couvrent pas la totalité de l'espace agraire.

Des lambeaux d'espaces découverts trouent le bocage, rappelant les openfields de l'est de la France, ce sont les gagneries, les domaines et les champagnes.

Leur part dans l'espace agraire demeurait encore importante dans tout le nord ouest de la Loire-Atlantique après la dernière guerre et avant les opérations de remembrement.

Tout permet de penser que la dynamique agraire a conduit à un progressif embocagement, une enclosure des terres aux dépens des structures villageoises associées aux champs ouverts et aux landes.

Au XXe siècle, cette dynamique se fige, sans doute sous la pression démographique qui atteint alors son apogée.

L'embocagement demeure inachevé.

Les structures de champs ouverts sont les témoins d'un passé révolu d'une petite paysannerie familiale vivant en autarcie.

Les remembrements d'après guerre vont achever leur disparition.

En outre, compte tenu de la proximité et de leur imbrication, ces deux structures en place s'épaulent mutuellement.

 

Borderies et Métairies

Les petits bordiers surchargés de main d'oeuvre sur des surfaces trop étriquées fournissent des travailleurs aux métairies lors des gros travaux tandis que les exploitants des métairies disposant d'un train de culture le mettent à disposition des borderies lors des labours.

En terme d'héritages agraires, les paysages et le contenu social des campagnes de la région nantaise s'expliquaient par la juxtaposition de deux structures foncières.

D'une part, les villages à borderies, d'autre part les grands domaines divisés en métairies.

Leur répartition et imbrication s'expliquent par les suggestions et les sujétions des milieux mais aussi et surtout par leur longue mise en place, étalée sur plusieurs siècles et fonction des rapports entre groupes sociaux.

A ces deux types d'habitats agricoles, il faut ajouter les maisons de maître (Châteaux et logis) dont les parcs viennent s'intercaler au sein des espaces agricoles, les auberges de campagne, et les relais de poste, les nombreux moulins.

Cette trame héritée a contribué à la reconnaissance de pays au sein des campagnes nantaises.

Elle est brutalement agressée et modifiée par la modernisation agricole (la 2ème révolution agricole des trente glorieuses) et par un processus contemporain d'étalement urbain aboutissant à de nouvelles relations entre villes et campagnes.

Cette dynamique ne modifie pas seulement les paysages hérités, elle transforme les sociétés locales et justifie une approche renouvelée.